Extraits

Mylord, mon chat roux, vient se frotter contre mes jambes nues. Il semble avoir trouvé une deuxième jeunesse depuis que nous avons déménagé à la campagne. Je m’imaginais l’avoir adoptée, moi, la citadine, installée ici depuis quinze mois, deux hivers. C’est elle, au contraire, qui me dépose l’offrande d’une brise parfumée, la touffe blanche d’un postérieur de lapin détalant au bruit de la crémone, les canards crème et moka qui se dandinent lentement entre le ruisseau et l’étang au fond du jardin. L’hiver, le scintillement de l’herbe grasse, l’arrête grossière d’un chêne dégarni, celle, plus fine, d’un saule tortueux. Le soleil couchant, si bas qu’il se glisse à l’horizontale, peint les murs de la cuisine de chauds orangés et de terre de Sienne. L’été, un jardin rempli de pommes, de prunes, dont les parfums attirent des colonies d’abeilles. Des gerbes de cris d’enfants provenant d’une plaine de jeux sont là pour me rappeler ma propre enfance, mes jeux intrépides, les journées étirées jusqu’à la tombée de la nuit et tout cela revécu, mais différemment, à travers mes trois enfants. Il y a si loin de l’enfance, moi qui ai atteint l’âge d’être grand-mère. J’ai décidé de laisser mes cheveux retrouver leur teinte naturelle sitôt cette promesse rencontrée. Sasha ne me parle jamais de son désir d’enfants. C’est une pudeur de grande personne. Adolescente, elle proclamait qu’elle aurait deux filles. Mes deux fils, eux, laissent la décision à leur compagne. Je pressens que la première urgence est de se réaliser dans leur carrière.

 

 

 

« J’ai peur » n’arrêtait-elle pas de dire. « Je te comprends » ne pouvais-je m’empêcher de lui répondre, refusant le « mais non » qui se croit rassurant. Je lui avais parlé d’une branche, sous son pied gauche, en forme de gueule de chien. Plus bas, je voyais un canard que sa main droite pouvait agripper, et ainsi de suite, à force d’encouragements, jusqu’à ce que la fillette se soit rapprochée du tronc sécurisant et ait retrouvé l’aisance de son escalade. Une fois posé le pied sur la berge, je lui avais agrippé la main et j’avais reçu contre ma poitrine la tête de la fillette dont les sanglots me disaient son soulagement. Alors seulement m’étais-je rendu compte des forts battements de mon cœur. Je lui avais caressé le dos et reçu en échange son étreinte reconnaissante. Puis elle était partie au pas de course, sans me dire son nom. À la suite de cette rencontre au corps à corps qui nous avait rassurées toutes les deux, outre de me demander qui était cet enfant solitaire dans ses jeux, une question avait surgi : pourrais-je vivre sans toucher, sans être touchée ?