Extrait du livre

"Putain de bordel de nom di Djû !

Gérard a lâché le bédane en heurtant un œil du bois. Oscar lève la tête, enroule une mèche autour de son oreille. Il est pourtant habitué à ce patron nerveux, ou simplement hargneux. Gérard, penché sur son établi, la ligne du front perdue dans la broussaille de ses sourcils, invective Oscar :

Il n’y a que le robinier pour avoir ces yeux, retiens cela, Oscar !

Gérard l’a dit pour le mélèze aussi et d’autres variétés de bois. Gérard doit toujours chercher un coupable. Oscar observe le mouvement du bédane sur l’établi, les rayons que le soleil trace en équerre sur le mur. Ce n’est pas le moment d’annoncer à Gérard qu’il quitte la menuiserie. Il aura beau le remercier pour tout ce qu’il y a appris, de l’expérience solide dont il bénéficie grâce à lui, il aura beau vanter les qualités de maître-menuisier de Gérard, Oscar n’en redoute pas moins la réaction de son patron. Il faut pourtant qu’il le lui dise. Pourquoi pas pendant qu’il est occupé de l’autre côté de l’établi ? Un garde-fou, en somme, qu’il préfère maintenir entre eux. Les yeux d’Oscar se posent sur Gérard. Sa bouche hésite sur les mots.

Qu’est-ce qu’il y a ? Accouche !

Oscar sursaute. Gérard darde ses prunelles noires sur lui. Il surprendra toujours Oscar par sa vivacité. Pas seulement celle de ses mains épaisses, parsemées de taches brunes, ses ongles jaunis par le tabac de maïs. Pas seulement cette façon qu’il a de manier la lourde varlope avec une dextérité de dentellière. La façon qu’a sa main de caresser le bois, jusqu’à le faire chanter, pour en reconnaître la provenance. Aussi, la façon qu’il a de deviner les intentions des gens. Parfois, il ajoute ses méchancetés sur les Flamands : « C’est sûr, c’est un poirier du Limbourg, il est collant ». Ou, lorsque Oscar disait égoïste au lieu d’égoïne : « Tu n’as pourtant pas été à l’école chez les Flamins ?»