Extrait Oser

Extrait Oser le Rouge

 

Je suis intriguée par le silence du jeune homme qui ne semble pas intéressé par la conversation. Je l’ai connu plus loquace chez Monsieur Aubé.

-N’êtes-vous pas intéressé par la peinture, Monsieur ?

-Je n’ai pas d’affinité particulière avec la bohême de ce monde.

-Mon pupille considère que tous les artistes sont des bohémiens ou des pédérastes, s’empresse d’ajouter Monsieur Arosa.

-Ce n’est pas exactement le mépris que vous voulez m’imputer, dit Paul, buvant le potage à grandes lampées gourmandes.

-Vous avez pourtant l’exemple de Monsieur Arosa, qui fait collection d’art, intervient Marie.

-Je m’efforce d’initier mon pupille à la peinture et n’ai pas encore déclaré forfait, explique Monsieur Arosa, l’air résolu de celui qui sait la bataille perdue, pas la guerre.

-C’est une façon de placer de l’argent lorsqu’on en a à revendre, déclare Paul. Pour ma part, je me contente des actions boursières que je préconise pour mes clients.

-C’est très sage, dit Marie, visiblement sous le charme du jeune homme.

L’intérêt qu’elle a pour Paul m’irrite : je la sonderai après notre visite. En ce moment c’est la tension entre les deux hommes qui m’intrigue. J’ai une sensation vague : un nuage bas annonciateur de pluie, un mince filet orageux.

-J’achète plutôt des mystères, continue Monsieur Arosa pour notre bénéfice. Dans l’art, l’esprit s’exprime à l’insu de son créateur.

-C’est ce qui me plaît dans les peintures, dis-je. J’essaie d’y percevoir ce qui n’apparaît pas au premier abord. Cela peut être un regard, un reflet dans un miroir, un objet insolite. J’imagine ce que cela peut cacher…

-Mette construit des histoires avec un rien, confirme Marie.

Monsieur Arosa approuve de la tête tandis que Paul me dévisage sans retenue. J’empoigne couteau et fourchette et goûte aux plats avec enthousiasme. On vante tellement la cuisine française à Copenhague ! Les pigeonneaux farcis sont un délice et je dois résister à l’envie d’écarter une cuisse frêle de la volaille, la grignoter à pleines dents. Paul continue à me regarder, paupières à demi baissées. Pourquoi lui ai-je vu un regard sombre alors qu’il a les yeux bleus ? Un bleu profond de ciel de nuit. Pourquoi ai-je l’impression que ma robe ne fait plus écran entre le regard de Paul et ma chair frissonnante ?