Extraits

 

La cuillère

 

La plupart des hommes ont faim quand ils rentrent à la maison et la perspective d’un bon repas, particulièrement leur plat préféré, fait partie de l’accueil chaleureux dont ils ont besoin.

 

Jeanne sourit. Le tiroir, tiré d’une poigne ferme, offre sa béance et le dortoir des couverts. La dernière cuillère que Jeanne a sortie du lave-vaisselle atterrit dans le compartiment des couteaux. Un bruit métallique éraillé, sans résonnance, l’ovale de son ventre serti contre une lame dentelée. La cuillère, le couteau : leur forme dit le mot féminin et l’autre, masculin. Jeanne soupire. Elle pose cet acte ultime de rébellion : laisser le couvert où il est tombé. Jamais auparavant elle n’aurait pu bouleverser l’ordonnancement impeccable du tiroir. Il y a derrière elle tant d’années d’organisation, de rangement, d’arrangements. Jeanne repousse le tiroir d’un heurt de sa hanche. Un autre geste, tout aussi peu manifeste de sa nature docile. Le tiroir se referme sur un orchestre impromptu de bois de chêne et de percussion de métal, quelques tintements joyeux de xylophone. Jeanne répond à l’appel de l’orchestre, sa hanche droite esquisse un mouvement avant-arrière de danse orientale, imitée par la gauche, le coton de sa jupe à fleurs en émoi.